Comment les citoyens des pays sous sanctions accèdent aux échanges de crypto-monnaies

Comment les citoyens des pays sous sanctions accèdent aux échanges de crypto-monnaies
Robert Knowles 4 mars 2026 0 Commentaires Cryptomonnaies

Quand un pays est sous sanctions internationales, les banques traditionnelles ferment leurs portes. Les transferts d’argent deviennent impossibles. Les cartes bancaires ne fonctionnent plus à l’étranger. Pourtant, des millions de personnes continuent d’acheter, de vendre et d’échanger des crypto-monnaies. Comment font-elles ? Ce n’est pas un mystère : elles utilisent des méthodes techniques, des plateformes alternatives et des réseaux décentralisés que les autorités peinent à arrêter.

Les crypto-monnaies, une porte de sortie incontournable

Dans les pays comme l’Iran, la Russie ou la Corée du Nord, la crypto n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Les gens en ont besoin pour acheter des médicaments, envoyer de l’argent à leur famille à l’étranger, ou simplement garder une partie de leur épargne à l’abri de l’inflation. Les banques centrales locales ne protègent plus la valeur des monnaies nationales. Le dollar américain, lui, reste stable. Mais comment l’obtenir sans compte bancaire international ? La réponse : via le Bitcoin, l’Ethereum ou des stablecoins comme DAI ou USDT.

Les données de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) montrent que 65 % des transactions liées aux pays sanctionnés utilisent du Bitcoin. L’Ethereum représente 18 %, et les stablecoins, 12 %. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils reflètent un comportement massif et organisé. Quand Tether a gelé 42 adresses liées à l’échange iranien Nobitex en juillet 2025, les utilisateurs n’ont pas arrêté. Ils ont simplement changé de monnaie. Beaucoup ont migré vers DAI, sur le réseau Polygon. Pourquoi ? Parce que DAI est décentralisé. Personne ne peut le contrôler à 100 %. Et Polygon permet d’éviter les filtres classiques des plateformes centralisées.

Les plateformes qui survivent aux sanctions

Les échanges de crypto ne sont pas tous égaux. Certains sont ciblés, bloqués, puis réinventés. Garantex, un échange russe sanctionné par l’OFAC en 2022, a été l’un des premiers à subir une saisie physique. En mars 2025, les services secrets américains, en coopération avec la police allemande et finlandaise, ont saisi son site web et gelé plus de 26 millions de dollars en crypto. Mais Garantex n’a pas disparu. Il a simplement changé de nom : Grinex. Les clients, les fonds, les algorithmes - tout a été transféré. Le nouveau site ressemble à l’ancien. Les utilisateurs ne s’en rendent même pas compte.

Ce n’est pas un cas isolé. Des plateformes comme MKAN Coin, opérant depuis Dubaï via Telegram, reproduisent exactement le même modèle. Elles n’ont pas besoin de serveurs aux États-Unis. Elles n’ont pas besoin d’être enregistrées à Londres ou à Singapour. Elles fonctionnent sur des serveurs dispersés, parfois dans des pays sans accord de coopération avec les États-Unis. Leur structure est décentralisée, ce qui rend leur fermeture quasi impossible.

Des plateformes comme Exved, qui facilitent les paiements transfrontaliers pour l’importation de biens à double usage en Russie, sont devenues des maillons essentiels. Elles ne traitent pas directement des crypto-monnaies, mais elles permettent de convertir des crypto en marchandises réelles - un téléphone, un composant électronique, un médicament. C’est ainsi que les sanctions sont contournées : non pas en contournant la loi, mais en contournant les systèmes de paiement.

Les échanges qui ont échoué à se protéger

Ce n’est pas parce que les sanctions sont difficiles à appliquer que tout le monde réussit à les éviter. Certains échanges ont fait preuve d’inefficacité. ShapeShift, un échange suisse, a payé 750 000 dollars à l’OFAC en 2025 pour avoir permis à des utilisateurs d’Iran, de Cuba, du Soudan et de Syrie d’utiliser sa plateforme sans aucune vérification. Aucun système de géolocalisation. Aucun filtrage des adresses IP. Aucun contrôle des documents d’identité. C’était une porte ouverte.

ShapeShift n’était pas le seul. Plus de 1 200 adresses de portefeuilles crypto sont maintenant sur la liste noire de l’OFAC. Et chaque année, 23 % des nouvelles sanctions concernent la crypto. En 2024, les amendes imposées aux entreprises de crypto pour violation de sanctions ont atteint 430 millions de dollars - une augmentation de 40 % par rapport à 2023. Ce n’est pas une punition. C’est un avertissement : les échanges doivent se protéger. Ou ils paieront très cher.

Des utilisateurs échangent des cryptomonnaies dans un centre secret, avec un échange renommé affiché sur un écran et des formes géométriques lumineuses.

Les stratégies des utilisateurs : adaptation rapide

Les citoyens des pays sanctionnés ne sont pas des amateurs. Ils apprennent vite. En Iran, après le gel des fonds de Tether en juillet 2025, les influenceurs crypto ont diffusé des tutoriels sur Telegram : comment passer de USDT à DAI, comment utiliser des relais sur Polygon, comment éviter les adresses bloquées. Des groupes de discussion ont émergé, avec des listes mises à jour quotidiennement des portefeuilles encore actifs.

Les institutions aussi s’adaptent. Le gouvernement iranien a introduit en août 2025 une loi sur la taxation des gains spéculatifs. Pour la première fois, les profits sur les crypto-monnaies sont taxés comme l’or ou l’immobilier. Cela semble contradictoire : pourquoi taxer quelque chose qu’on ne peut pas contrôler ? Parce que le but n’est pas de l’interdire. C’est de l’encadrer. De le rendre visible. De le transformer en source de revenus pour l’État.

Les données de TRM Labs montrent une baisse de 11 % des entrées de crypto en Iran au premier semestre 2025. Mais cette baisse ne signifie pas une réduction de l’activité. Elle signifie que les utilisateurs sont devenus plus intelligents. Ils utilisent moins de services centralisés. Ils préfèrent les protocoles décentralisés. Ils échangent directement entre eux, via des contrats intelligents, sans passer par un échange.

Les pays qui facilitent l’accès

Ce n’est pas seulement dans les pays sanctionnés que les gens utilisent la crypto. C’est aussi dans les pays qui l’acceptent. Singapour n’impose aucune taxe sur les gains en crypto. Les jeunes y possèdent des portefeuilles en masse. Les Émirats arabes unis, avec Dubai, offrent un cadre légal clair, sans impôt sur les revenus crypto. Le gouvernement de l’UAE a même créé l’Autorité de régulation des actifs virtuels (VARA), qui supervise plus de 1 000 entreprises crypto.

Malte, l’Estonie, la Slovénie - tous ont mis en place des régimes fiscaux avantageux. Ce n’est pas un hasard si des dizaines de milliers de personnes des pays sanctionnés utilisent des VPN pour se connecter à ces plateformes. Elles n’ont pas besoin de vivre là-bas. Elles n’ont besoin que d’un accès internet, d’un portefeuille non-custodial, et d’un moyen de transférer des fonds vers un échange non-sanctionné.

Un robot fait de contrats intelligents traverse des chaînes blockchain, tandis qu'un badge OFAC avec une croix rouge flotte au-dessus, dans un monde coloré et stylisé.

La prochaine étape : les protocoles décentralisés

L’OFAC a franchi une ligne en janvier 2025 : il a sanctionné pour la première fois un protocole décentralisé. Il a gelé 150 millions de dollars d’actifs sur un protocole DeFi. Ce n’était pas un échange. Ce n’était pas une entreprise. C’était un contrat intelligent, codé par des développeurs anonymes, hébergé sur la blockchain Ethereum.

Cela a changé la donne. Les utilisateurs savent maintenant que même les outils les plus décentralisés peuvent être ciblés. Mais ils ont aussi appris à réagir. Les mélanges de crypto (mixers) comme Tornado Cash ont été attaqués cinq fois en 2024. Pourtant, des alternatives comme Tornado Cash V3, Tornado Cash 2.0, et d’autres variants ont immédiatement émergé. Ils fonctionnent sur des réseaux comme zkSync, Arbitrum, ou Base - des chaînes secondaires moins surveillées.

Les utilisateurs n’ont plus besoin d’un échange. Ils utilisent des ponts entre chaînes, des swaps automatisés, des portefeuilles multi-signatures, et des clés privées stockées hors ligne. Ils n’ont plus besoin de se connecter à une plateforme. Ils n’ont besoin que de la blockchain.

Le coût de l’interdiction

Les sanctions visent à isoler les pays. Mais elles créent aussi des systèmes parallèles. Les entreprises qui fuyaient les sanctions sont maintenant des pionnières de l’économie crypto mondiale. Les développeurs qui quittent la Russie ou l’Iran construisent des outils utilisés par des millions de personnes à travers le monde. Les échanges comme Garantex, bien que sanctionnés, ont formé une génération de traders compétents, capables de naviguer dans les systèmes les plus complexes.

Le coût réel des sanctions ? Il ne se mesure pas en millions de dollars gelés. Il se mesure en innovation. En résilience. En capacité à contourner les systèmes. Et pour les citoyens des pays sanctionnés, la crypto n’est pas une rébellion. C’est une survie.

Pourquoi les stablecoins sont-ils si populaires dans les pays sous sanctions ?

Les stablecoins comme DAI, USDT ou USDC sont liés à des devises stables, principalement le dollar américain. Dans les pays où la monnaie nationale perd de la valeur rapidement, les gens veulent conserver leur pouvoir d’achat. Les stablecoins permettent d’échanger des crypto contre des biens sans avoir à convertir en espèces. Ils sont aussi plus faciles à transférer entre portefeuilles que le Bitcoin ou l’Ethereum, car leurs transactions sont plus rapides et moins chères.

Les échanges de crypto peuvent-ils bloquer les utilisateurs des pays sanctionnés ?

Oui, mais seulement s’ils sont basés dans des pays qui appliquent les sanctions américaines. Les échanges comme Binance, Kraken ou Coinbase ont des systèmes de géolocalisation et bloquent les adresses IP depuis l’Iran, la Russie ou la Corée du Nord. Mais les échanges non régulés, ou ceux situés dans des juridictions libres (comme Dubaï ou Singapour), n’ont pas cette obligation. De plus, les utilisateurs peuvent utiliser des VPN pour masquer leur localisation.

Qu’est-ce qu’un protocole DeFi et pourquoi est-il difficile à sanctionner ?

Un protocole DeFi (Finance Décentralisée) est un ensemble de contrats intelligents sur une blockchain qui permettent des transactions sans intermédiaire. Contrairement à un échange centralisé, il n’a pas de siège social, pas de PDG, pas de serveurs. Il fonctionne automatiquement. Lorsque l’OFAC a gelé 150 millions de dollars sur un protocole DeFi en janvier 2025, il a dû cibler des adresses spécifiques. Mais les utilisateurs ont simplement déplacé leurs fonds vers d’autres contrats. Il n’y a pas de point central à fermer.

Comment les utilisateurs évitent-ils les portefeuilles bloqués par l’OFAC ?

Ils utilisent des outils comme des portefeuilles non-custodiaux (par exemple MetaMask ou Trust Wallet), des échanges décentralisés (comme Uniswap ou PancakeSwap), et des ponts entre chaînes (comme Polygon ou Arbitrum). Ils évitent les adresses connues sur la liste noire de l’OFAC. Certains utilisent des services de mélange (mixers) pour rendre les transactions non traçables. D’autres créent de nouveaux portefeuilles à chaque transaction, en utilisant des clés privées générées hors ligne.

Pourquoi les gouvernements sanctionnés tolèrent-ils la crypto alors qu’ils l’interdisent dans d’autres pays ?

Parce que la crypto leur permet de contourner les sanctions économiques. En Iran, par exemple, les entreprises d’État utilisent la crypto pour acheter des pièces détachées médicales ou des technologies critiques. En Russie, des entreprises privées utilisent des cryptos pour payer des fournisseurs à l’étranger. Les gouvernements ne peuvent pas les arrêter sans briser leur propre économie. Alors ils choisissent de la contrôler, de la taxer, de la canaliser - plutôt que de l’interdire.