Le commerce souterrain de cryptomonnaies en Tunisie : comment les traders contournent l'interdiction

Le commerce souterrain de cryptomonnaies en Tunisie : comment les traders contournent l'interdiction
Robert Knowles 30 janv. 2026 0 Commentaires Cryptomonnaies

En Tunisie, acheter ou vendre des cryptomonnaies est illégal. Pas un peu mal vu. Pas dans une zone grise. Interdit. Depuis mai 2018, la Banque Centrale de Tunisie (BCT) a banni toute transaction en Bitcoin, Ethereum ou USDT. Les banques bloquent les virements liés aux crypto. Les comptes peuvent être gelés. On peut aller en prison. Pourtant, les échanges continuent. Et ils sont de plus en plus nombreux.

Comment ça marche, en pratique ?

Personne ne vend de Bitcoin sur un site tunisien. Il n’y a pas d’échange local autorisé. Alors les gens utilisent des plateformes internationales : Binance P2P, LocalBitcoins, KuCoin, OKX, Gate.io. Ces sites sont bloqués par les fournisseurs d’accès internet en Tunisie. Alors les traders utilisent des VPN. Pas un simple outil de confidentialité. Un outil de survie économique. Sans VPN, impossible d’accéder à ces plateformes. Sans accès, pas de vente, pas d’achat. Point final.

La plupart des transactions se font en USDT (Tether), parce que c’est stable. Pas de volatilité comme avec le Bitcoin. Facile à échanger contre des dinars tunisiens en espèces. Les gens se retrouvent dans des cafés, des parkings, des bibliothèques publiques. Ils paient en cash. Pas de trace bancaire. Pas de retrait possible sur un compte local : les banques détectent automatiquement les tentatives de conversion crypto-dinar. Elles bloquent, elles alertent. Alors on sort de la banque. On sort du système.

Qui sont ces traders ?

Ce ne sont pas des criminels. Ce sont des étudiants, des développeurs, des jeunes diplômés. Des gens qui voient que leurs amis en France ou au Canada investissent dans des crypto-monnaies, et que leur propre pays leur ferme la porte. Certains veulent juste protéger leur épargne contre l’inflation. Le dinar a perdu plus de 40 % de sa valeur depuis 2018. D’autres veulent gagner de l’argent en dehors du marché du travail saturé. Un jeune de 19 ans a été emprisonné en 2021 pour avoir organisé un échange P2P. Son cas a fait du bruit. Des députés ont discuté de le libérer. Il a été relâché après trois mois. Mais la loi n’a pas changé.

Les gens qui font ça savent ce qu’ils risquent. Ils ne sont pas naïfs. Ils ont lu les articles de loi. Ils savent que la BCT considère les cryptos comme des « biens illégaux ». Mais ils font quand même. Parce que le système traditionnel ne leur offre rien. Pas de salaire décent. Pas d’accès au crédit. Pas d’avenir. La crypto, elle, est accessible. Avec un téléphone, un VPN, et un peu de courage.

Le paradoxe de l’État

Le gouvernement tunisien développe des projets blockchain. Poste Tunisienne travaille sur un système de paiement basé sur la blockchain. La Banque Centrale explore une monnaie numérique (CBDC). Ils veulent contrôler la technologie. Mais ils refusent que les citoyens l’utilisent librement. C’est comme si on interdisait aux gens d’utiliser Internet, tout en construisant un réseau national ultra-rapide.

Les entreprises locales ne peuvent pas développer de projets DeFi ou NFT sans risquer d’être poursuivies. Pourtant, des startups continuent à coder en secret. Des équipes de 3 à 5 personnes, dans des appartements à Tunis ou Sfax, testent des applications. Elles ne publient rien. Elles n’ont pas de site web. Elles parlent seulement sur Telegram. Leur objectif ? Partir. Beaucoup ont déjà quitté le pays. Canada, Suisse, Portugal. Là-bas, ils peuvent travailler, investir, bâtir. En Tunisie, ils risquent la prison.

Deux personnes échangent des dinars contre des USDT en espèces dans un parking, un bouclier VPN flotte au-dessus d'elles.

Les risques réels

Les autorités ne rigolent pas. Les banques surveillent les transactions. Si un compte reçoit plusieurs versements en dinars d’identités inconnues, ou s’il envoie de l’argent vers des portefeuilles crypto connus, il est automatiquement signalé à la Commission Tunisienne d’Analyse Financière (CTAF). Le compte est gelé. L’usager peut être convoqué. Si on prouve qu’il a acheté ou vendu des cryptos, il peut être poursuivi pour « activité financière illégale ».

Les lois de lutte contre le blanchiment d’argent (AML) sont strictes. Tout établissement financier doit vérifier l’identité de ses clients (KYC), conserver les données pendant 10 ans, et déclarer tout mouvement suspect. Mais les traders souterrains n’ont pas de compte bancaire lié à leurs échanges. Ils utilisent des intermédiaires. Un ami qui travaille dans un magasin, un vendeur de téléphones d’occasion, un chauffeur de taxi. Ils paient en cash. Le lien entre la crypto et le dinar est coupé. C’est ce qui rend la traque si difficile.

Le futur : changement ou répression ?

En 2025, un projet de loi est en préparation au Parlement. Il pourrait décriminaliser la simple possession de cryptomonnaies. Et créer un cadre légal pour les plateformes P2P. Ce serait une révolution. Mais rien n’est encore signé. Les lobbys bancaires et les conservateurs résistent. La BCT n’a pas encore donné son feu vert. Les discussions durent depuis deux ans.

En attendant, la demande ne baisse pas. Au contraire. Avec l’inflation, la pauvreté, et le chômage des jeunes, la crypto devient une porte de sortie. Même les familles modestes y recourent. Un père de famille vend quelques Ethereum pour payer les factures. Une étudiante échange des USDT contre des dinars pour acheter des livres. Ce n’est plus une mode. C’est une nécessité.

Le gouvernement ne peut plus ignorer cette réalité. Interdire ne fait que pousser le marché plus loin dans l’ombre. Et ça crée des risques encore plus grands : escroqueries, arnaques en ligne, vols de portefeuilles, pas de protection juridique. Une régulation intelligente, avec des règles claires, des garanties pour les consommateurs, et des licences pour les plateformes, serait bien plus sûre que la prohibition actuelle.

Une ville tunisienne où des tours blockchain sont entravées par des cachets 'INTERDIT', tandis que des jeunes s'enfuient avec des portefeuilles numériques.

Que faire si vous êtes en Tunisie ?

Si vous pensez à entrer dans ce marché, sachez : vous prenez un risque légal. Pas financier. Légal. Votre compte bancaire peut être bloqué. Votre téléphone peut être saisi. Vous pouvez être interrogé. Il n’y a pas de « petit risque ». C’est tout ou rien.

Si vous décidez quand même d’essayer :

  • Utilisez uniquement des plateformes P2P (Binance, KuCoin, OKX)
  • Activez un VPN fiable avant d’ouvrir l’application
  • Ne liez jamais votre compte bancaire à vos échanges
  • Ne gardez pas vos cryptos sur une plateforme - transférez-les sur un portefeuille personnel (Trust Wallet, MetaMask)
  • Ne faites jamais de transfert en ligne. Utilisez uniquement des échanges en espèces avec des personnes de confiance
  • Ne parlez de vos activités à personne. Pas même à votre meilleur ami

Et si vous êtes déjà impliqué ? Ne vous attendez pas à une protection. Les tribunaux tunisiens ne reconnaissent pas les cryptomonnaies comme des biens légaux. Si vous êtes victime d’une arnaque, vous ne pourrez pas porter plainte avec succès. La loi ne vous protège pas. Vous êtes seul.

Le vrai coût de l’interdiction

Le plus grand dommage de cette interdiction, ce n’est pas le manque à gagner pour l’État. Ce n’est même pas les arrestations. C’est la fuite des cerveaux. Les jeunes talents qui auraient pu créer des entreprises ici, développer des applications, attirer des investissements, sont partis. Ils construisent l’avenir ailleurs. En Tunisie, on continue de parler de « révolution numérique »… mais on interdit les outils qui la rendent possible.

La blockchain n’est pas juste du Bitcoin. C’est la possibilité de traquer les médicaments falsifiés, de sécuriser les votes, de réduire la corruption dans les marchés publics. Mais tant que le simple fait de posséder une crypto peut vous envoyer en prison, personne n’ose expérimenter. Le pays perd plus qu’il ne gagne. Et les seuls à profiter de cette situation, ce sont les intermédiaires en cash, les vendeurs de VPN, et les escrocs qui profitent de la désinformation.

La question n’est plus de savoir si la crypto va arriver en Tunisie. Elle est déjà là. La question, c’est : l’État va-t-il continuer à la combattre, ou va-t-il enfin l’accepter - et la réguler - avant qu’il ne soit trop tard ?