En Arabie saoudite, accéder aux échanges de cryptomonnaies n’est pas une question de technologie, mais de contournement. Malgré les avertissements officiels et l’absence de cadre légal clair, plus de 4 millions de Saoudiens - soit 11,4 % de la population - détiennent des actifs numériques. En un an, la valeur des transactions a bondi de 153 % pour atteindre 31 milliards de dollars. Comment est-ce possible ? Parce que les gens ont trouvé des moyens, souvent ingénieux, de contourner les interdictions.
Le paradoxe réglementaire
En 2018, un comité gouvernemental a déclaré les cryptomonnaies « illégales et non autorisées ». Aujourd’hui, rien n’a changé sur le papier. La Banque centrale saoudienne (SAMA) interdit toujours aux banques de traiter avec des actifs numériques sans approbation expresse. Pourtant, il n’existe aucune loi spécifique qui interdise aux particuliers d’acheter, de vendre ou de détenir des bitcoins ou d’autres cryptomonnaies. C’est ce vide juridique qui permet à tout un écosystème de prospérer dans l’ombre.Le gouvernement joue un double jeu : d’un côté, il interdit les cryptomonnaies pour les citoyens ; de l’autre, il investit massivement dans des projets de monnaie numérique centrale (CBDC), comme le projet mBridge avec la Chine, la Thaïlande et les Émirats. Ce n’est pas une contradiction : il s’agit de contrôler la monnaie numérique, pas de l’interdire. Les Saoudiens, eux, utilisent les outils que le système laisse disponibles - et ils les utilisent bien.
Les trois voies principales d’accès
Les Saoudiens ne déposent pas d’argent sur des échanges locaux - il n’y en a pas. Ils utilisent trois méthodes principales pour entrer dans le monde des cryptomonnaies.- Les échanges internationaux : Binance, Bybit et OKX sont les plus utilisés. Ensemble, ils reçoivent 78 % du trafic web lié à la crypto en Arabie saoudite. Les utilisateurs s’inscrivent avec leur carte d’identité nationale - et 68 % réussissent la vérification KYC malgré les obstacles.
- Les transactions P2P : Sur des plateformes comme Paxful et LocalBitcoins, les gens échangent directement de l’argent contre des cryptos. C’est la méthode préférée de 37 % des utilisateurs. Ils paient en virement bancaire local (Alinma, Al Rajhi) ou via des cartes-cadeaux. Les frais sont faibles : environ 1,8 % en moyenne.
- Les distributeurs automatiques de cryptomonnaie : Il y a 127 machines réparties à Riyad, Djeddah et Dammam. Elles permettent d’acheter des bitcoins ou des USDT avec des billets de 100 riyals. Pas besoin de compte bancaire. Pas besoin de carte de crédit. Juste un code QR et un peu de patience.
La plupart des utilisateurs combinent ces méthodes. Par exemple : acheter des USDT via P2P, puis transférer sur Binance pour trader des altcoins. C’est une routine, pas une exception.
Comment financer son compte sans banque ?
Les banques saoudiennes ne veulent rien avoir à faire avec la crypto. Cela oblige les utilisateurs à inventer des alternatives. Voici comment ils font :- Services de virement transfrontaliers : Wise et Revolut permettent d’envoyer de l’argent vers des comptes à l’étranger, puis de le convertir en crypto. Ce sont les préférés des expatriés et des travailleurs du secteur tech.
- Cartes-cadeaux : Des plateformes comme Paxful permettent d’acheter des cartes Apple, Amazon ou Google Play, puis de les revendre contre des cryptos. C’est une méthode ancienne, mais encore très efficace - elle représente 22 % des financements.
- Processus de paiement dédiés : NOWPayments, un service qui accepte les paiements en crypto pour les entreprises, est devenu un pont essentiel. Il gère 58 % des transactions saoudiennes. Les utilisateurs paient en riyals via leur banque, et le service convertit automatiquement en USDT ou en BTC.
Les frais moyens ? 3,7 % par transaction, selon 1 247 avis vérifiés sur Trustpilot. C’est plus cher que dans les pays avec des échanges locaux, mais moins cher que les risques de se faire bloquer par la banque.
Les outils techniques : VPN, applications et communauté
Accéder à Binance depuis l’Arabie saoudite, c’est aussi une question technique. Certains utilisateurs disent que leur fournisseur d’accès internet bloque les sites de crypto. Ce n’est pas officiel, mais certains signaux suggèrent que des filtres sont parfois appliqués.Alors, 28 % des utilisateurs de NordVPN ont augmenté leur usage en 2024 spécifiquement pour accéder aux échanges. Ce n’est pas un hasard. Les jeunes, surtout ceux de moins de 30 ans (63 % de la population), utilisent les applications mobiles comme leur principal point d’accès. Ils n’ont pas besoin de PC. Ils ont juste besoin d’un téléphone, d’un VPN et d’un peu de courage.
La communauté joue un rôle clé. Le groupe Telegram « Saudi Crypto Traders » compte 12 500 membres. Les réponses aux questions techniques arrivent en 14 minutes en moyenne. Sur Reddit, le sous-forum r/CryptoSaudi a 42 000 membres. Là-bas, on partage des tutoriels en arabe, des captures d’écran de vérifications réussies, et des avertissements sur les échanges qui bloquent les comptes.
Les pièges et les risques
Ce n’est pas sans danger. En 2024, les autorités ont enregistré 1 842 cas de fraude impliquant des cryptomonnaies, pour un total de 320 millions de dollars. Des utilisateurs se sont fait voler leur argent sur des plateformes non régulées. D’autres ont vu leurs comptes sur Binance gelés pendant des mois après une demande de SAMA.Un cas célèbre, documenté sur Trustpilot le 12 février 2025, concerne un utilisateur qui a perdu 40 000 dollars pendant 87 jours. Binance a dit qu’il fallait attendre une réponse de la banque centrale. Il n’y a pas de garantie, pas de recours. Si vous êtes victime, vous êtes seul.
Et puis, il y a la question juridique. Le ministère des Finances a publié un avertissement en 2019 : « Ne traitez pas avec des monnaies virtuelles. » Ce n’est pas une simple recommandation. Selon l’expert Faisal Al-Harbi, cela pourrait être utilisé pour saisir vos actifs sous la loi anti-blanchiment. Article 18. Même si la crypto n’est pas illégale, elle n’est pas protégée.
Le facteur religieux : une légitimité inattendue
Ce qui surprend beaucoup, c’est que la plupart des utilisateurs ne se sentent pas en conflit avec leur foi. En 2023, le Comité permanent des recherches scientifiques et de l’ifta (l’instance religieuse la plus haute du pays) a déclaré que « les opérations avec le Bitcoin et d’autres cryptomonnaies correspondent aux principes de la charia ». Cette déclaration a été largement partagée. 78 % des utilisateurs interrogés disent que cette position religieuse les a convaincus de participer.La crypto n’est pas vue comme un jeu de spéculation, mais comme un moyen d’investir, de transmettre de la valeur, de contourner les systèmes inéquitables. Cela change tout. Ce n’est pas un acte de rébellion. C’est une décision rationnelle, éclairée par la foi.
Le futur : vers une régulation ?
Les signaux sont contradictoires. D’un côté, SAMA a accepté trois applications dans son « sandbox » technologique en 2025, dont une pour une solution d’identification blockchain. D’un autre côté, la CMA a publié un document de discussion en avril 2025 sur la classification des actifs numériques - une première étape vers une régulation.On attend une loi avant la fin de l’année. Mais même si elle arrive, elle ne ressemblera pas à celle des Émirats ou de Bahreïn. L’Arabie saoudite ne veut pas de Wall Street dans le désert. Elle veut un contrôle centralisé, des limites claires, et une monnaie numérique d’État.
En attendant, le marché continue de grandir. 7,4 millions d’utilisateurs en 2025. 45,9 milliards de dollars d’ici 2033. Goldman Sachs prédit que 15,2 % des Saoudiens auront des cryptomonnaies d’ici 2027. Même avec les restrictions, la demande est plus forte que les interdictions.
Comment commencer ?
Si vous êtes Saoudien et que vous voulez essayer :- Choisissez un VPN fiable (NordVPN, ExpressVPN). Testez-le avant de vous inscrire.
- Inscrivez-vous sur Binance ou OKX avec votre carte d’identité nationale. Soyez honnête. Les vérifications réussissent souvent.
- Utilisez un service P2P comme Paxful pour acheter vos premiers USDT avec un virement bancaire local.
- Ne mettez pas tout votre argent en crypto. Commencez avec 500 riyals. Apprenez avant de parier gros.
- Rejoignez un groupe Telegram ou Reddit local. Posez des questions. Apprenez des autres.
Il n’y a pas de méthode parfaite. Mais il y a des méthodes qui fonctionnent. Et elles sont en train de changer la façon dont les Saoudiens pensent à l’argent.
Les banques saoudiennes bloquent-elles les transactions en cryptomonnaie ?
Oui, les banques saoudiennes sont interdites par la Banque centrale (SAMA) de traiter avec des cryptomonnaies. Si vous essayez d’envoyer de l’argent vers un échange comme Binance, votre virement peut être rejeté, ou votre compte peut être surveillé. C’est pourquoi les utilisateurs utilisent des méthodes indirectes : services comme Wise, cartes-cadeaux, ou transactions P2P avec des particuliers.
Est-ce légal d’acheter des cryptomonnaies en Arabie saoudite ?
Il n’existe aucune loi qui interdit expressément aux particuliers d’acheter ou de détenir des cryptomonnaies. Mais il n’y a pas non plus de protection légale. Les autorités considèrent les cryptos comme des actifs non régulés, ce qui signifie que vous n’avez aucun recours en cas de fraude ou de perte. Le risque juridique existe, même si l’activité est courante.
Pourquoi les Saoudiens utilisent-ils Binance plutôt que des échanges locaux ?
Il n’existe aucun échange de cryptomonnaies légalement autorisé en Arabie saoudite. Tous les services locaux sont soit bloqués, soit non opérationnels. Binance, Bybit et OKX sont les seuls à offrir un accès direct, avec des interfaces en arabe, un support client et une liquidité suffisante. Ce sont les seuls choix réels.
Les transactions P2P sont-elles sûres en Arabie saoudite ?
Elles sont plus sûres que d’autres méthodes, car elles utilisent des plateformes avec garantie (comme Paxful). L’argent est bloqué jusqu’à ce que la crypto soit reçue. Mais il existe toujours des risques : des vendeurs malhonnêtes, des faux virements bancaires, ou des escroqueries via des faux écrans de vérification. Il faut toujours utiliser la fonction de garantie de la plateforme, ne jamais envoyer d’argent avant la réception de la crypto, et éviter les transactions hors plateforme.
Y a-t-il des impôts sur les cryptomonnaies en Arabie saoudite ?
Non, les particuliers ne paient pas d’impôt sur les gains en cryptomonnaies. La Direction générale de la Zakat et de l’impôt (ZATCA) n’a pas encore imposé de taxe sur les gains en crypto pour les particuliers. Cependant, les entreprises doivent payer 15 % d’impôt sur les gains et 2,5 % de zakat. Cela crée un avantage majeur pour les particuliers, ce qui encourage la participation individuelle.
Quel est le risque le plus courant pour les nouveaux utilisateurs ?
Le risque le plus courant, c’est de penser que les échanges internationaux sont sûrs et régulés comme une banque. Ce n’est pas le cas. Les comptes peuvent être gelés sans explication, les retraits peuvent être bloqués pendant des semaines, et il n’y a aucun organisme local pour vous aider. Le meilleur conseil ? Ne mettez jamais plus que vous ne pouvez vous permettre de perdre. Et apprenez à utiliser un VPN et la vérification à deux facteurs avant de déposer un seul riyal.